De la dame d'oeuvre à la militante d'action sociale...
Dans la lignée de l'encyclique Rerum Novarum, des catholiques investissent l'action sociale. Il s'agit de substituer aux œuvres des dames patronnesses une action sociale catholique rationalisée, méthodique et capable d'enrayer le socialisme. Il faut aussi se distinguer des philanthropes attachés à la laïcité et partisan de l'extension des prérogatives de l'Etat et des féministes du Conseil national des femmes françaises qui prétendent elles aussi améliorer le sort des femmes par des institutions sociales.
Ce contexte conduit les fondatrices de la Ligue patriotique des Françaises à utiliser les anciennes structures des dames d'œuvres pour les rationaliser et les utiliser comme outil de propagande. Ouvroirs, bureaux de placement, cours du soir mais aussi visites à domicile pour porter le bulletin de la Ligue, le Petit Echo de la LPDF, servent à élargir l'assise de l'association dans les milieux populaires. C'est la baronne Reille qui impulse cette action qui devient un des objectifs premiers lors du Congrès de Lourdes en 1907.
L'action sociale se développe ensuite et se réorganise dans les années 1920 en faveur des travailleuses et dans les années 1930 pour encourager la maternité.
Le Petit Echo
Dès 1903, la Ligue a son organe, L'Écho. Ce mensuel est destiné aux cadres du mouvement. La publicité y fait son apparition et sert à financer la publication.
En 1905, Le Petit écho de la Ligue patriotique des Françaises vient s'ajouter aux publications de la Ligue. La première édition consiste en une feuille recto-verso. Peu à peu, elle s'étoffe et sert de support à l'apostolat auprès des femmes de la petite bourgeoisie et des classes populaires. Les histoires édifiantes y figurent en première place avec les chroniques locales et générales. S'y ajoutent les rubriques de cuisine (« la cuisine de Marion ») et les tracts patriotiques.
Différentes éditions locales viennent compléter les éditions nationales et régionales de l’entre-deux-guerres. Les comités bretons, celui de Versailles, et même au Tonkin ont leur édition ! En 1933, Le Petit écho devient Petit écho-la Ligueuse française, bulletin de la Ligue féminine d’action catholique française. Plus populaire, il s’adresse très clairement aux ménagères et travailleuses. Il est édité jusqu’en 1946.
La baronne Reille, la politique par l'action sociale
La baronne Reille, seconde présidente de la Ligue patriotique des Françaises, marque un tournant dans l’association. Tout à la fois dame d’œuvre, politicienne et fondatrice de la Ligue, elle incarne le passage qui s’opère au début du siècle de la dame patronnesse à la militante d’action catholique.
Geneviève de Reille est la fille du dernier duc de Dalmatie, Napoléon Hector Soult, décédé le 31 décembre 1857 et de Marie Jeanne Desprez, (Paris,1818-1882). Les parents de Geneviève se marient en 1835. En avril 1842, le couple donne naissance à une première fille. Deux ans plus tard, le 3 juillet 1844, naît Geneviève Marie Eulalie Sophie Soult de Dalmatie à Paris. En 1857, Geneviève Soult et sa sœur perdent leur père. Le veuvage est l’occasion pour leur mère de jouir seule de la propriété des biens.
Apprendre et transmettre le goût pour la politique
En décembre 1860, Geneviève épouse le baron René Charles Reille, fils du maréchal Reille qui avait pris part à la campagne d’Italie avec son père. René Reille démissionne en 1869 de ses charges militaires pour se consacrer à la vie politique dans le Tarn. Le couple s’établit dans la propriété du maréchal à Saint-Amans-Soult, ce qui lui permet d’être plus proche de ses mines de Carmaux. Il préside le comité des forges. Ses adversaires le surnomment le « Roi de la Montagne noire ». Il est violemment combattu par les mineurs de Carmaux dont il est le patron et par Jaurès. C’est alors que Geneviève prend part à l’entreprise politique de son mari. Ce dernier s’appuie sur son épouse pour hériter du fief tarnais. Il est élu conseiller général en 1867, puis député en 1869. Les élections de 1869 font l’objet d’un recours de la part du candidat radical, qui fait état de fraudes électorales massives organisées par le baron et son épouse. Elles sont l’occasion pour Geneviève Reille d’intervenir directement lors de la campagne. Elle distribue des bulletins de son mari, en les substituant à ceux du candidat rival. Quand la persuasion ne suffit pas, la baronne sait aussi proférer les menaces. Outre la fortune, le capital économique important que l’épouse apporte au candidat, ses relations sociales et ses compétences de genre sont mises au service de la carrière du mari : elle représente son mari auprès des femmes des électeurs, elle est l’interlocutrice auprès d’elles pour traiter les problèmes familiaux dans la relation clientélaire qui s’établit entre le notable et ses administrés.
Elle s’assure également de la transmission du fief politique à ses fils. Ainsi, depuis 1865, six membres de la famille Reille ont été députés du Tarn : René Reille, ses trois fils André, Xavier et Amédée et les deux fils d’André. Le rôle de la mère dans la carrière politique des fils est même souligné par la hiérarchie catholique au moment où François-Xavier est proposé pour recevoir une distinction pontificale, l’ordre de Saint Grégoire le Grand.
La présidente de la première association féminine de masse
Le rôle de la baronne Reille à la LPDF est considérable. Elle entre dès 1901 dans le comité parisien de la Ligue des femmes françaises. Elle représente alors la dame d'œuvre, issue de la noblesse d'Empire, très active dans la paroisse de Plaisance. Elle mène l'association des Moniques – du nom de la mère de saint Augustin qui avait ramené son fils à la foi - dans cette paroisse connue pour les nombreuses dames d'œuvres qui s'y activent. Sa connaissance des rouages du système politique permet au comité d'organiser quelques actions symboliques et spectaculaires comme la remise d'une pétition de mères de famille à la femme du Président de la République, Mme Loubet, connue pour son catholicisme. Son arrivée à la présidence marque la fin officielle de l'œuvre électorale et l'apaisement provisoire des tensions au sein de la direction de la LPDF.
Elle coïncide également avec un développement important puisque l’association revendique en 1910 près de 500 000 adhérentes. Alors qu’elle est impliquée dans la carrière politique de ses fils, c’est paradoxalement sous sa présidence que les liens officiels avec l’Action libérale populaire sont rompus et que l’association affiche son autonomie à l’égard de l’association masculine. Elle se soumet ainsi aux volontés du pape.
A son décès, le 29 août 1910, elle reçoit de nombreux hommages qui sont publiés dans L'Echo de septembre 1910, ainsi celui de la plupart des évêques de France, celui du cardinal Merry del Val, secrétaire d’Etat du Vatican. Ses funérailles sont l’occasion de saluer cette « vraie fille de l’Eglise », selon la vicomtesse de Wall qui chronique l’événement dans le bulletin de la LPDF.
Le congrès de Lourdes : des auxiliaires dociles et zélées
Le congrès de Lourdes de la Ligue patriotique des Françaises se tient du 10 au 13 octobre 1907 à Lourdes. Il est l'occasion de clarifier le rapport à la politique pour les femmes catholiques et d'assurer à la Ligue patriotique des Françaises le soutien de la hiérarchie pour poursuivre ses œuvres sociales. Le contexte de condamnation du modernisme par le pape se traduit par une condamnation de la démocratie chrétienne et pour les femmes par une injonction plus forte à ne pas intervenir dans les affaires considérées comme masculines. Pas de confusion des genres : pour le pape Pie X, aux hommes la politique, aux femmes le social. Ces congrès sont l'occasion de mises en scène comme en témoignent la photo ci-contre.
« Madame la baronne,
J'ai reçu l'exemplaire du compte-rendu du Congrès de 1906 de la Ligue Patriotique des Françaises à Lourdes, dont vous avez bien voulu me faire hommage et je vous remercie.Il m'a fait constater une fois de plus le caractère éminemment apostolique et social de votre Association. Les 550 Comités de la Ligue attestent un développement très incessant de cette œuvre, bien fait pour vous encourager et pour donner un gage d'espérance en l'avenir de notre cher pays. Le Saint-Père a beaucoup agréé la déclaration par laquelle vous avez voulu vous offrir comme les " auxiliaires humbles, dociles et zélées du clergé ". Les nombreux témoignages d'Evêques vous ont prouvé que vos vœux étaient agréés. Tout en maintenant les cadres et les groupements de votre association rattachés les uns aux autres dans une union qui fait leur force, vous savez répartir les plus précieux concours entre les œuvres diverses de l'Église de France.
Du Vénéré cardinal de Paris, d'un grand nombre d'Évêques, vous avez reçu les plus bienveillants encouragements. Le Saint-Père, qui vous a déjà manifesté toute la satisfaction que lui donne votre grande œuvre, se réjouit de ses progrès. Il fait des vœux pour que la ligue prenne un essor de plus en plus grand. La netteté de son programme, la fin qu'elle se propose, ses méthodes de propagande, les moyens qu'elle emploie dans ses œuvres, le patronage des évêques, la présence d'un aumônier dans son conseil de direction, accrédité par S.E. le Card. de Paris, sont autant de garanties de caractère apostolique, en dehors de toute action politique. Le Saint Père vous approuve et vous encourage à poursuivre avec confiance la tâche entreprise pour le bien de l'Église et de la France.Les conditions ne peuvent qu'attirer de plus en plus la sympathie et le concours des femmes chrétiennes, des membres des associations religieuses, qui trouveront, en s'y dévouant, une heureuse application de l'esprit d'apostolat. Vous préparez un nouveau Congrès pour le mois d'octobre prochain, dans les mêmes conditions que l'an dernier.
En vous félicitant de ce zèle Sa Sainteté vous adresse les plus complets encouragements et vous accorde la bénédiction Apostolique, ainsi qu'à toutes les chrétiennes de France qui y prendront part.
Agréez, Madame la baronne, l'assurance de mes sentiments dévoués.
Cardinal Merry del Val,
Rome, le 30 septembre 1907. »